L’école à la sortie de la crise

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Pierre Miele, 3 avril 2020

Effet de la crise… Avec le numérique, réinventons le préceptorat ?

La période de confinement imposé a pour effet de faire découvrir à une grande partie de la population sinon l’existence du moins l’ampleur d’une capacité du « système scolaire » global à mettre en œuvre des formes d’enseignement à distance, en mobilisant des supports numériques que ce soit en termes de ressources prêtes à l’emploi ou produites pour les besoins, et en termes de dispositif de mise à disposition (réseaux, outils de communication).

Au moins devra-t-on reconnaître que le monde enseignant, une grande partie au moins, en avait acquis la capacité avant la crise car cela ne s’improvise pas, qu’il n’était pas si en retard dans l’usage des outils numériques sur le reste de la société, qu’il n’était pas si ignare ou rétif en la matière (d’ailleurs sait-on que depuis plus de dix ans les jeunes enseignants doivent obtenir un C2I2E pour être reçus, et que beaucoup de leurs prédécesseurs  n’avaient pas attendu…).

Evidemment, dira-t-on, le CNED, le site Eduscol et Canope, l’édition privée étaient prêts… Mais l’usage en était jusque-là si extrêmement limité qu’il est difficile de croire que tout cela s’est trouvé d’un coup mobilisable à grande échelle par les élèves, les enseignants et les familles. Bien au contraire, ce qui a fonctionné rapidement, et avec des limites évidentes qu’on ne peut pas leur reprocher, c’est les multiples initiatives locales avec la complicité des élèves et surtout des parents pour les plus jeunes d’entre eux.

Mais l’expérience, qui doit être saluée, rend avant tout bien visible des limites qu’il convient d’expliciter haut et fort avant que technocrates et politiciens ne profitent de cette apparence de succès qu’ils vont sans nul doute magnifier, pour déstabiliser, comme beaucoup d’entre eux en rêvent, l’édifice scolaire, notamment l’enseignement public dans sa dimension formelle. Alléger l’organisation de l’école, transformer l’activité de l’enseignant en « service à la carte », déléguer ce qui peut l’être au secteur marchand. Le même rêve que pour l’hôpital en matière de santé.

Car en effet, la prospective pour l’après crise va d’ores et déjà bon train dans les hautes sphères si on en croit ce qui se dit ou s’écrit ici ou là dans les medias.

Il faudra en premier lieu laisser les enseignants eux-mêmes tirer les enseignements de l’expérience : ils devraient forcément dire, même sans nier les  intérêts qu’ils y auront trouvé, que cela a pu marcher momentanément, comme un pis-aller pour ne pas perdre complétement un temps de classe ; parce que c’était en cours d’année et que les habitudes de travail en autonomie étaient prises et les attentes fixées (ce qu’on appelle le contrat didactique ou pédagogique), et parce qu’enfin les parents étaient en grand nombre disponibles pour veiller, encourager, sinon aider notamment les plus jeunes élèves.

Par ailleurs, pour l’essentiel, le processus pédagogique mis en œuvre est resté un processus basique et traditionnel : le professeur transmet un savoir ou une tâche à réaliser ; il vérifie et évalue le travail. De fait, ce processus délègue l’accompagnement de l’apprentissage à la famille, ou laisse l’élève se débrouiller seul. On objectera qu’il y a des interactions possibles avec l’enseignant (ce qui au passage décuple son temps de travail), voire qu’il existe des systèmes interactifs « intelligents » (qu’on ne connaît cependant  guère qu’en laboratoire)

Il faudra en parallèle faire un décompte objectif des élèves et familles qui n’ont pas pu bénéficier du dispositif et, plus difficile, de ceux qui n’auront tiré aucun bénéfice de cette modalité d’enseignement parce que rebutés ou restés en difficulté face aux tâches demandées, faute du diagnostic et de l’aide qu’un enseignant apporte dans le cours normal d’une classe.

Que d’inégalités en effet engendrées par ce dispositif s’il devait durer !

La  disparité d’accès aux moyens techniques qui est bien réelle n’est cependant que passagère et ne doit donc pas être utilisée comme argument pour l’avenir.

Plus fondamentales sont deux sources d’inégalités qu’engendrerait un recours massif aux diverses formes d’enseignement à distance, c’est-à-dire d’un enseignement  individualisé et par le biais de dispositifs techniques :

- l’inégalité socio-culturelle entre les milieux familiaux ; son effet est connu et on sait que l’école ne parvient pas à l’éliminer, mais au moins le limite-elle par les apprentissages de base,  la socialisation, et l’imprégnation d’une culture laïque et citoyenne nécessaire à la République ; l’effet serait renforcé par l’isolement et un accès non contrôlable aux services offerts en ligne par toutes sortes d’officines et charlatans ;

-par la faible capacité du dispositif technique à jouer le rôle premier de l’enseignant : la mediation du savoir et l’accompagnement didactique des apprentissages, aspects ô combien difficiles de ce métier  qui ne peut pas en dépit des recherches qui ont été menées, être délégué à des automates si « intelligents » soient-ils rendus. Mais ce rôle pourrait  être délégué à des précepteurs humains pour ceux qui en auraient les moyens…

Les deux obstacles se cumulent en positif ou en négatif. Dans les milieux favorisés, le milieu familial ou son environnement culturel,  et les cours particuliers pourraient se substituer au rôle du professeur absent.

Et ce second aspect, probablement le plus important, risque fort d’être occulté dans les débats. C’est l’aspect le plus « expert », et  c’est pourtant ce que bien des parents d’élèves auront pu éprouver au cours de cette expérience du confinement, cette difficulté au demeurant normale du métier d’enseignant. Il risque d’être occulté car malheureusement un a priori tenace reste présent  y compris dans les milieux intellectuels, et dans la classe dominante : le savoir se transmet (… comme le virus ?)  et son appropriation s’évalue (comme on teste la réaction du corps au virus). C’est le modèle dominant de l’enseignement universitaire, et dans une partie de l’enseignement  secondaire. Mais c’est aussi ce qu’on qualifie d’enseignement élitiste : seuls ceux qui résistent (ou plutôt résilient) peuvent poursuivre…

Ajoutons que dans les mêmes cercles, on confond complaisamment « médiatisation » avec « mediation », la première étant réputée réaliser la seconde. Si on filmait le cours du meilleur professeur, il suffirait ensuite de diffuser le film... : le mythe est tenace et Youtube le permet.

Toute la question est de savoir s’il faut renforcer ce modèle ou tenter de le repousser le plus loin possible dans le parcours des études.

Il reste évident que les formes d’enseignement à distance, et plus généralement le recours aux supports numériques sont à développer. Pour les publics empêchés, pour des compléments de formation, pour l’accompagnement  des élèves par les professeurs et la diversification des parcours d’apprentissage, et bien évidemment pour la formidable facilité d’accès aux ressources multimedia qui permettent d’enrichir les contenus de l’enseignement eux-mêmes. Mais dans le cadre de stratégies d’enseignement complexes, qui tiennent compte des spécificités des publics et des spécificités des savoirs à transmettre.

Les technologies numériques ne doivent pas être utilisées pour favoriser l’élitisme ; elles peuvent l’être pour lutter contre. Ne laissons donc pas faire n’importe quoi avec.

Ne laissons pas l’Etat se dessaisir d’une parcelle de sa responsabilité  en matière de formation initiale des individus, avec une égalité d’accès pour tous, avec ses exigences sur les contenus de l’enseignement ,  les modes de pensée et les valeurs à transmettre,  avec sa dimension  de préparation, forcément collective,  des citoyens d’une République laïque.

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